« On dirait une lueur là-bas, dit Gui-tou. Sans doute du feu...
- Oui, et des mélopées, ou des invocations... Je me demande ce qu'ils font.
- Moi aussi... approchons-nous discrètement. »
Ils avançèrent avec précaution, s'arretèrent en vue des premières huttes et restèrent à couvert dans l'obscurité. Des gardes munis d'armes assez primitives patrouillaient çà et là.
« Bon, trouvons des vêtements, chuchota Tigweg.
- On pourrait questionner un garde, aussi, suggéra Gui-tou.
- Les vêtements d'abord ! »répondit l'officier en second.
Ils rampèrent entre les arbres jusqu'à la première maison, et forcèrent la porte située à l'arrière avec un canif ; à l'intérieur, ils trouvèrent des milliers de boites empilées, remplies d'étranges objets sphériques. Gui-tou en prit un pour l'examiner.
« On dirait des oeufs, commenta-t-il. Probablement la base de leur alimentation...
- En tout cas, pas de vêtements ici... Retournons à... »
Tigweg s'interrompit : il avait entendu les pas d'un garde qui s'approchait. Le garde passa sans rien remarquer devant la porte restée entrouverte ; il etait habillé de cuir vert et brun, avec une cote de mailles et un casque de la même couleur ; il portait à la ceinture une epée à triple tranchant, dont la lame noire semblait taillée dans un matériau minéral.
« Tu as vu son arme ? commenta Gui-tou. Cela confirme les premières observations avec le drone : ils ignorent l'usage du métal.
- Oui, j'ai vu, répondit Tigweg. Dès qu'il sera passé, nous visiterons la maison suivante... Espérons qu'on aura plus de chance... »
Dès que le garde se fut éloigné suffisamment, ils sortirent discrètement du bâtiment et forcèrent la porte arrière de la seconde maison. Celle-ci était sommairement meublée.
« On dirait une habitation, commenta Tigweg à voix basse. Attention, quelqu'un vient ! »
Les deux hommes eurent juste le temps de se dissimuler dans un angle sombre derrière une grande armoire avant qu'une femme n'entrât dans la pièce. Sans les voir, elle se dirigea vers l'armoire, et ouvrit la porte. Elle se trouvait maintenant à quelques mètres d'eux.
De longues minutes s'écoulèrent. Tigweg et Gui-tou s'attendaient à être découverts d'une seconde à l'autre. Soudain, La femme laissa tomber un objet qui roula devant leurs pieds. Elle ferma la porte de l'armoire et, s'approchant avec sa lampe, les vit immédiatement. Visiblement effrayée, elle recula, tout en leur parlant dans un langage inconnu. Gui-tou la rattrappa avant qu'elle ne puisse s'enfuir hors de la maison.
« Attendez, nous ne vous voulons aucun mal... » lui dit Tigweg.
La femme continuait à se débattre. Gui-tou dût l'empêcher de crier.
« Dommage qu'on n'ait pas un traducteur, cette pauvre femme ne comprend rien à ce que je dis... Il va falloir la chloroformer et l'emmener avec nous, sinon elle donnera l'alerte... »
Gui-tou la neutralisa rapidement. Ensuite, les deux hommes entreprirent de fouiller les lieux. Ils trouvèrent rapidement ce qu'il cherchaient dans la grande armoire, qui était restée ouverte, et semblait contenir du linge pour une famille entière : il y avait là plusieurs tenues de soldat semblables à celle qu'ils avaient vu précédemment, ainsi que des vêtements civils. Tigweg et Gui-tou mirent tout ce qu'ils purent dans un sac qu'ils avaient apporté avec eux, puis décidèrent de quitter le village rapidement.
« On ferait mieux de disparaître avant que quelqu'un d'autre nous surprenne, dit Tigweg.
- Et qu'est-ce qu'on fait avec elle ? Vous voulez toujours l'emmener ?
- On n'a pas le choix, elle signalerait immédiatement notre intrusion... J'espère seulement que les autres ne s'apercevront pas trop vite de son absence...
- Ne nous faisons pas trop d'illusions... Vous avez vu le contenu de l'armoire : elle ne vit sûrement pas seule..."
Les deux hommes sortirent de la maison avec leur encombrant chargement. Le voyage du retour fut long et pénible : la femme, qui avait repris connaissance peu de temps après leur départ du village, avait tenté de leur échapper à plusieurs reprises. Ils arrivèrent enfin au vaisseau et y entrèrent, entraînant avec eux la villageoise qui s'était mise à hurler.
Le capitaine, puis les autres membres de l'équipage, arrivèrent un à un. Il était clair que la plupart d'entre eux avaient été réveillés en sursaut.
« Qu'est-ce qui se passe ? demanda Walid. Et qui est cette furie que vous avez ramenée avec vous ?
- Je suis désolé, capitaine, répondit Tigweg. Elle nous a surpris, nous n'avons pas eu le choix... »
Flo sortit son traducteur et lança un algoritme.
« Bien, je pense avoir une traduction convenable de ce qu'elle dit : elle veut sortir tout de suite du ... dragon de fer... je pense qu'elle parle du vaisseau.
- Tu peux essayer de la calmer ? demanda Walid.
- Je vais programmer quelques phrases et les passer sur le synthétiseur vocal. »
Flo appuya sur quelques touches et la voix synthétique de l'appareil commença à égréner des sons incompréhensibles. La femme se tut et sembla se calmer quelque peu.
« Qu'est-ce que ton engin lui a dit ? demanda Simon.
- "Vous n'avez rien à craindre. Nous sommes des explorateurs." »
La villageoise s'approcha de Flo et commença à lui parler. Flo effectua la traduction pour le reste de l'équipage.
« Elle demande pourquoi on l'a enlevée... Je lui réponds que Gui-tou et Tigweg ne connaissent pas son langage et qu'ils ne pouvaient donc pas lui expliquer ce qu'ils faisaient chez elle. Et aussi que nous avons besoin d'un guide pour nous expliquer les coutumes de son peuple.
- Dis-lui aussi qu'elle n'est pas prisonnière et qu'on la reconduira au village demain matin. » ordonna Walid.
Flo continua à converser pendant environ trente minutes avec la villageoise. Enfin, cette dernière sembla totalement rassurée et Flo put faire son rapport :
« Tu as pu en apprendre plus sur le village ? demanda Walid
- Non, capitaine. Elle dit qu'elle est une servante et qu'elle ne détient aucun secret. De plus, une de leurs lois leur interdit de parler de leurs coutumes aux étrangers. J'ai préféré ne pas trop insister, ça a été assez difficile comme ça de la calmer...
- Bon, ça ne fait rien... Le jour va se lever dans environ deux heures, prenons encore un peu de repos avant d'attaquer la mission... »
Le lendemain matin, tout l'équipage, à l'exception de Coll et de Simon qui devaient rester à bord du vaisseau, se prépara pour la mission en revêtant les tenues rapportées la veille par Tigweg et Gui-tou. Dès qu'ils furent prêts, ils sortirent du vaisseau et se mirent en route, accompagnés de la villageoise. Le capitaine avait jugé plus prudent de ne pas emporter d'équipements électroniques, à l'exception de l'implant-émetteur dont Flo avait été équipée la veille. Coll lança le drone pour suivre leur progression quelques minutes après leur départ, afin d'éviter que la villageoise ne l'aperçoive.
Apres une longue marche de trois heures, la téléportation étant déconseillée au milieu d'une forêt, la troupe arriva aux abords du village.
« Comment nous présenterons-nous ? demanda Tigweg. Si, comme je le pense, les villageois se connaissent tous, il faudra inventer une histoire plausible....
- Comme des voyageurs venus d'un village voisin, repondit Walid. Je compte un peu sur notre invitée de cette nuit pour nous y aider, répondit le capitaine. Elle a accepté de nous introduire auprès de leur chef... Nous y sommes. Allons-y. »
Le capitaine, à la tête du groupe, s'avanca vers l'entrée du village, où un garde était posté. Celui-ci les interpella dans un langage inintelligible.
« c'est curieux, pensa Dami, on dirait que ce n'est pas le meme dialecte que celui de la servante. »
« Qu'est-ce qu'on fait ? murmura dydy.
- On fonce ! répondit Padawan sur le meme ton.
- Euh, attendez, dit KPL, ce langage me rappelle quelque chose... il ressemble à un dialecte autrefois utilisé sur l'île... Flo, tu as emporté un traducteur ?
- Non, j'ai seulement un dictionnaire sur papier des anciens langages mathiliens les plus courants... je devrais pouvoir traduire... J'ai trouvé : il nous demande qui nous sommes.
- Réponds-lui que nous venons en amis pour rencontrer leur chef, ordonna le capitaine. »
Pendant que Flo feuilletait son vieux dictionnaire, un lourd silence pesa sur le groupe. Le garde s'impatientait...
La villageoise se décida enfin à intervenir et à parler au garde. Après quelques minutes, l'équipage fut enfin autorisé à circuler librement et se dirigea immédiatement l'édifice central. La porte était ornée de bas-reliefs, et portait ce qui semblait être une inscription. Flo crut reconnaître les hiéroglyphes à demi-effacés d'un langage très ancien et reprit son dictionnaire pour tenter de les traduire :
« Cela ressemble à l'une des variantes les plus anciennes du XeTaL. J'ai pu traduire deux mots de façon assez approximative : celui-ci veut dire 'maison' ou 'bâtiment', et celui-là peut signifier 'sagesse' ou 'connaissance'.
- La maison de la sagesse ! intervint KPL. Je me souviens d'avoir entendu de vieilles légendes s'y rapportant...
- Bien. Entrons ! » décida Walid.
Le capitaine poussa la lourde porte de bois massif et entra, suivi de l'équipage. Le bâtiment comprenait une pièce unique, ornée de sculptures. Au fond de la salle, plusieurs hommes assis en cercle semblaient converser. La villageoise s'approcha de Flo et lui dit quelques mots à voix basse :
« Que dit-elle ? demanda Walid.
- C'est leur chef, avec le conseil des Anciens.
- Bien. Avançons. »
Alors qu'ils s'approchaient, le chef du village se leva et, visiblement contrarié, s'adressa à eux. Flo chercha quelques minutes dans son dictionnaire.
« Il n'a pas l'air content, commenta KPL
- Il semblerait que nous ayons transgressé l'un de leurs interdits en entrant ici, expliqua Flo. Il vient de nous demander pourquoi nous avions osé interrompre le conseil du village... »
A ce moment, la villageoise qui les accompagnait commença à parler au chef. Flo fronça les sourcils et se mit à feuilleter nerveusement son dictionnaire.
« Un problème ? demanda walid
- ça ne ressemble pas à ce qu'elle était censée dire. Je n'ai pu saisir que quelques mots, je cherche leur signification... Apparemment, elle est en train de lui raconter en détail les évènements de cette nuit. »
A mesure que la villageoise progressait dans son récit, le visage du chef semblait s'assombrir. Il fit un signe de la main à l'un des anciens, qui sortit de la salle par une petite porte située au fond du bâtiment et revint rapidement accompagné d'une trentaine de gardes. Les mathiliens se dirigèrent vers la porte principale qui était restée ouverte, mais les villageois armés de bâtons et de fourches s'étaient déjà rassemblés sur la place...
Les amis se regardèrent entre eux et tous attendirent la réaction de leur chef.
« Faut-il riposter ? On va pas les laisser faire n'est ce pas ?! Cria Guitou.
- Ne bougez pas ! N'attaquez personne, c'est normal qu'ils se défendent... On ne sait pas s'ils sont des ennemis, alors ne faites surtout pas de bêtises... Restez calmes ! ordonna le capitaine. Plus la peine de chercher tes mots, Flo, ajouta-t-il, c'est trop tard ! »
L'équipage fut rapidement encerclé par les villageois venus en masse et par les soldats qui s'approchaient d'eux lentement. Les plus jeunes villageois et les femmes regardaient de loin ce spectacle inhabituel.
La villageoise qui était venue avec eux s'approcha et prit la main de Flo. Elle l'éloigna de ses amis et l'emmena près des villageois, et le capitaine remarqua que ces derniers ne semblaient pas vouloir lui faire du mal.
« Vous avez vu ! KPL, Dydy rejoignez vite Flo...
- Mais capitaine..
- Obéissez ! Ne craignez rien, ils ne semblent pas considérer les femmes comme une menace, alors profitez de cette occasion et restez tranquilles ! Vous êtes notre espoir... »
Dydy et KPL s'avancèrent prudemment vers Flo et la rejoignirent sans que les villageois ne fassent quoi que ce soit pour les arrêter.
A ce moment, les soldats qui étaient déjà très proches, se jetèrent sur le reste de l'équipage. Flo voulut s'avancer pour tenter de les aider, mais elle se fut arrêtée par la villageoise. Les trois femmes entendirent un dernier cri de leur capitaine qui ordonnait à ses amis de ne pas résister. Une minute après les gardes emmenèrent plus loin leurs prisonniers dont les mains étaient attachées. Leur chef sortit du bâtiment central, et prononça quelques paroles en levant ses mains vers le ciel. Flo, très inquiète, chercha rapidement une traduction dans son dictionnaire.
« Ils vont les emprisonner... » expliqua-t-elle.
Les villageois lancèrent des sifflements de victoire et sous le regard inquiet des trois équipières, les courageux îliens furent conduits par les soldats dans une hutte à quelques mètres de l'édifice central. La foule les suivait en hurlant mais les soldats finirent par les disperser.
« Il faut aller les chercher ! cria Dydy
- Non, répondit KPL, soyons intelligentes ! Nos amis comptent sur nous pour les délivrer mais pas de cette manière
- Tu as raison, avoua Dydy, mais comment pouvons-nous les aider ?
- Ils ne nous considèrent pas comme dangereuses, ça va nous permettre de réfléchir et préparer un plan ! Je pense que les jours de nos amis ne sont pas en danger, alors surtout pas de panique, essayons de ne pas attirer l'attention sur nous pour l'instant... »
A ce moment, la villageoise prit Flo par le bras et lui fit un geste comme pour lui demander de la suivre.
« Allons y, dit Flo à ses deux amies. On a pas le choix... »


